Vous avez l’impression que tout augmente, mais sans vraiment savoir pourquoi ? Pourquoi l’inflation existe, alors qu’on dirait que tout le monde la déteste ? Qui décide de l’inflation, et est-ce qu’on peut vraiment la contrôler ? Et, surtout, pourquoi elle ne disparaît jamais, même quand “ça va mieux” ?
L’inflation est une hausse durable et généralisée des prix, mesurée notamment via l’indice des prix à la consommation (IPC), qui réduit le pouvoir d’achat et impacte l’épargne, les salaires, les taux d’intérêt et la croissance.
Chez Café des investisseurs, on vous explique simplement les mécanismes économiques, pour que vous arrêtiez de subir ces sujets et que vous compreniez enfin ce qui se passe.
Découvrons ensemble les rouages cachés de ce sujet.
Le monstre sous le lit de l’économie
L’inflation, ce n’est pas un concept obscur caché dans un rapport d’analyste de 35 pages que personne ne lit jamais. C’est ce qui fait que votre café du matin, votre plein d’essence et votre caddie de courses coûtent de plus en plus cher, et que vous avez l’impression de vous faire tondre la laine sur le dos à chaque passage en caisse.
C’est ce sentiment diffus que votre argent fond, lentement mais sûrement. On en parle tous les jours, souvent pour s’en plaindre, mais au fond, c’est quoi ce machin ? Et surtout, pourquoi on n’arrive jamais à s’en débarrasser ?
Dans ce qui suit, on va disséquer la bête. Pas de jargon inutile, pas de discours pour impressionner. L’objectif est simple : comprendre ce qu’est l’inflation, d’où elle vient et pourquoi elle fait partie du jeu.
1. L’inflation, c’est quoi au juste ? Démontage de la bête
Définition pour tous : le pouvoir d’achat en PLS
Dans sa forme la plus pure, l’inflation est une hausse durable et généralisée des prix des biens et des services. Les deux mots à retenir ici sont « durable » et « généralisée ». Si le prix des tomates flambe en juillet à cause d’une mauvaise récolte, ce n’est pas de l’inflation, c’est un problème saisonnier. En revanche, si le prix des tomates, du pain, de l’essence, de votre loyer et de votre coupe de cheveux augmente de manière continue sur plusieurs mois, alors oui, on est en plein dedans.
La conséquence directe, celle que tout le monde ressent dans son portefeuille, est la baisse du pouvoir d’achat de la monnaie. En clair : avec 100 euros aujourd’hui, vous pouvez acheter moins de choses qu’hier. Votre argent perd de sa valeur, il s’érode, il se fait grignoter jour après jour. Si les prix doublent mais que votre salaire reste le même, votre pouvoir d’achat est divisé par deux. C’est aussi simple et brutal que ça.
Le panier de la ménagère : comment on mesure le monstre (l’IPC)
Pour mesurer ce phénomène, on ne prend pas la température au doigt mouillé. Les instituts statistiques nationaux, comme l’INSEE en France, utilisent un outil fondamental : l’Indice des Prix à la Consommation (IPC).
Le concept est assez simple à visualiser. Imaginez un immense caddie de supermarché. L’INSEE le remplit avec un ensemble de biens et de services censés représenter la consommation moyenne d’un ménage français. Ce panier contient absolument de tout : de l’alimentation (viande, pain, légumes, etc.), les loyers, l’énergie (électricité, gaz, carburants), les transports, les communications (forfaits téléphoniques), les loisirs, la santé, les vêtements, et même les restaurants et les hôtels. La liste est d’une précision redoutable, allant des « pizzas, quiches et plats cuisinés à base de céréales » aux « vêtements de sport ou de loisir pour enfant ». Chaque mois, des enquêteurs relèvent des dizaines de milliers de prix partout en France pour voir comment le coût total de ce panier évolue.

Bien sûr, tous les produits n’ont pas la même importance dans notre budget. Les dépenses de logement pèsent plus lourd que l’achat de biscuits. C’est pourquoi chaque catégorie de produits se voit attribuer un « poids », une pondération, dans le calcul final, qui correspond à sa part dans les dépenses moyennes des ménages. Par exemple, en 2022, l’alimentation représentait 14,7 % du panier, tandis que les transports comptaient pour 14,2 %. Ce panier et ses pondérations sont mis à jour chaque année pour coller au plus près de l’évolution de nos habitudes de consommation. La crise du Covid, par exemple, a fait chuter le poids du transport aérien de 68 % entre 2020 et 2021, car plus personne ne voyageait.
Calculer le taux d’inflation
La formule de calcul est ensuite un jeu d’enfant. Le taux d’inflation est la variation en pourcentage de la valeur de ce panier entre deux périodes. Si le panier coûtait 100 € en janvier de l’année N et 102 € en janvier de l’année N+1, le taux d’inflation annuel est de 2 %.
Cependant, il est crucial de comprendre que l’IPC est une moyenne nationale, et par définition, personne n’est « moyen ». L’inflation que vous subissez personnellement dépend de votre propre panier de consommation. Si vous êtes un gros rouleur habitant en zone rurale, une flambée des prix de l’essence vous frappera beaucoup plus durement qu’un citadin qui se déplace à vélo. De même, les ménages les plus modestes, qui consacrent une part plus importante de leur budget aux dépenses contraintes comme l’alimentation et l’énergie, sont les premières victimes lorsque les prix de ces produits s’envolent. C’est cet écart qui explique le décalage souvent observé entre l’inflation officiellement mesurée et l’inflation personnellement ressentie. L’IPC est un thermomètre global indispensable, mais il ne mesure pas la fièvre de chaque patient.
Au-delà du chiffre brut : l’inflation sous-jacente, le chouchou des banquiers centraux
Dans les communiqués de presse des banques centrales, vous entendrez souvent parler d’un autre indicateur : l’inflation sous-jacente (ou core inflation en anglais). C’est une version « nettoyée » de l’IPC.
Le principe est simple : on retire du calcul les composantes les plus volatiles, celles qui peuvent faire le yoyo pour des raisons sans lien direct avec l’état de santé général de l’économie. Il s’agit principalement des prix de l’énergie et des produits alimentaires non transformés.
L’objectif est de dégager la tendance de fond de l’évolution des prix, la véritable fièvre structurelle de l’économie, en faisant abstraction des à-coups temporaires. C’est cet indicateur, jugé plus représentatif de la dynamique inflationniste interne, qui guide les décisions des banquiers centraux lorsqu’ils ajustent leurs taux d’intérêt.
Ne confondons pas tout !
Pour naviguer dans le monde de l’économie, il faut maîtriser le vocabulaire. L’inflation a une famille, et il est crucial de ne pas confondre ses membres, car les implications sont radicalement différentes.
| Terme | Évolution des Prix | Croissance Économique | Caractère / Analogie |
| Inflation | Hausse généralisée | Souvent positive (au début) | La fièvre qui monte. |
| Désinflation | Hausse, mais qui ralentit (ex: de 6% à 4%) | Ralentit souvent | La fièvre qui baisse, mais on est toujours malade. |
| Déflation | Baisse généralisée (taux négatif) | Négative ou nulle (récession) | L’hypothermie, le cercle vicieux mortel. |
| Stagflation | Hausse généralisée (forte) | Nulle ou négative (stagnation) | La fièvre avec la gueule de bois. Le pire des deux mondes. |
La désinflation est souvent une bonne nouvelle : les prix augmentent toujours, mais moins vite. C’est le signe que les politiques de lutte contre l’inflation commencent à porter leurs fruits. La déflation, en revanche, est le cauchemar absolu des économistes. Une baisse généralisée des prix peut sembler séduisante, mais elle déclenche un cercle vicieux dévastateur pour l’économie. Enfin, la stagflation est le scénario catastrophe : l’économie stagne ou régresse pendant que les prix continuent de grimper. C’est le pire des deux mondes, comme l’ont vécu les économies occidentales dans les années 1970 après les chocs pétroliers.
2. Mais pourquoi ça monte ? Les moteurs de l’inflation
Maintenant que nous savons ce qu’est l’inflation et comment on la mesure, la question à un million d’euros se pose : d’où vient-elle? Il n’y a pas de réponse unique. L’inflation est comme un incendie : il peut être déclenché par une étincelle, un pyromane ou une surchauffe générale du système. Les économistes distinguent principalement deux grands types de moteurs.
Quand la demande s’enflamme : l’inflation par la demande (Demand-Pull)
C’est le scénario le plus classique, parfaitement résumé par l’adage : « trop d’argent à la poursuite de trop peu de biens ». Dans cette configuration, la demande globale augmente plus vite que la capacité de l’économie à produire les biens et services correspondants. Face à cette demande excédentaire, les entreprises, ne pouvant pas augmenter leur production assez rapidement, réagissent de la manière la plus simple qui soit : elles augmentent leurs prix.
Plusieurs facteurs peuvent déclencher cette surchauffe de la demande :
- Une économie en pleine forme : Lorsque le chômage est bas, les salaires augmentent et les consommateurs se sentent en confiance, ils ont tendance à dépenser davantage et à s’endetter plus facilement, ce qui tire la demande vers le haut.
- Des dépenses publiques massives : Quand l’État injecte massivement de l’argent dans l’économie, que ce soit via des plans de relance, des aides directes aux ménages ou de grands projets d’infrastructure, cela stimule mécaniquement la demande globale.
- Une politique monétaire « facile » : Si la banque centrale maintient des taux d’intérêt très bas, emprunter de l’argent ne coûte presque rien. Cela encourage les ménages à acheter des logements ou des voitures à crédit, et les entreprises à investir, dopant ainsi la demande.
- Un excès de monnaie en circulation : Si la banque centrale a créé trop de monnaie (« fait tourner la planche à billets »), cet argent supplémentaire se déverse dans l’économie et alimente la demande de biens et de services.
L’inflation moins douloureurse
Ce type d’inflation est, d’une certaine manière, un « problème de riche ». Il est le symptôme d’une économie qui tourne à plein régime, voire en surrégime. Au départ, il est associé à des phénomènes positifs comme la croissance et le plein emploi. Le danger survient lorsque la machine s’emballe et que la surchauffe, si elle n’est pas maîtrisée à temps par un resserrement de la politique monétaire, devient incontrôlable et destructrice.

Quand produire coûte un bras : l’inflation par les coûts (Cost-Push)
Ici, le problème ne vient pas d’une demande exubérante, mais de l’offre. Les coûts de production des entreprises augmentent brutalement, et pour préserver leurs marges bénéficiaires, elles sont contraintes de répercuter cette hausse sur leurs prix de vente finaux. La demande, elle, peut rester stable, voire même diminuer, mais les prix montent quand même.
Les sources de cette inflation par les coûts sont variées :
- Un choc sur les matières premières : C’est le cas le plus connu. Une envolée soudaine des prix de l’énergie (pétrole, gaz), des métaux ou des produits agricoles se propage à l’ensemble de l’économie. Les chocs pétroliers des années 1970 en sont l’exemple historique parfait.
- Une hausse des salaires supérieure à la productivité : Si les salaires augmentent de 5 % mais que la productivité des employés ne progresse que de 1 %, le coût du travail par unité produite augmente de 4 %. Cette hausse des coûts salariaux unitaires est souvent répercutée sur les prix.
- Des perturbations des chaînes d’approvisionnement : Une pandémie mondiale qui ferme des usines en Asie, une guerre qui bloque des ports stratégiques, ou une catastrophe naturelle qui détruit des infrastructures peuvent créer des pénuries de composants ou de biens intermédiaires, faisant flamber leurs prix.
- Une dépréciation de la monnaie : Si l’euro perd de sa valeur face au dollar, tous les produits que nous importons et qui sont facturés en dollars (comme le pétrole ou de nombreux composants électroniques) deviennent mécaniquement plus chers en euros. C’est ce qu’on appelle l’inflation importée.
Une inflation douloureuse
Contrairement à l’inflation par la demande, l’inflation par les coûts est la plus douloureuse socialement. Elle n’est pas le fruit d’une économie prospère, mais agit plutôt comme un impôt qui s’abat sur tous les agents économiques, réduisant le pouvoir d’achat et les marges. Elle peut conduire au pire des scénarios, la stagflation, où les ménages et les entreprises subissent simultanément la hausse des prix et la montée du chômage, car les entreprises, étranglées par des coûts plus élevés et confrontées à une demande en baisse, sont forcées de réduire leur production et leurs effectifs.
Le serpent qui se mord la queue : la spirale prix-salaires
Ce mécanisme n’est pas une cause initiale de l’inflation, mais un puissant amplificateur qui peut la rendre persistante. C’est une boucle de rétroaction infernale, un véritable serpent qui se mord la queue.
Le cycle se déroule en plusieurs étapes :
- Une première vague d’inflation (qu’elle vienne de la demande ou des coûts) commence à grignoter le pouvoir d’achat des salariés.
- Pour compenser cette perte, les salariés et leurs syndicats exigent et obtiennent des augmentations de salaires.
- Pour financer ces salaires plus élevés et protéger leurs marges, les entreprises augmentent leurs prix de vente.
- Cette nouvelle hausse des prix annule le gain de pouvoir d’achat obtenu par les salariés, ce qui déclenche une nouvelle vague de revendications salariales… et la boucle est bouclée.
Ce cercle vicieux est particulièrement difficile à briser car il est alimenté par les anticipations. Si tout le monde s’attend à ce que l’inflation reste élevée, chacun agit en conséquence. Les salariés demandent des hausses de salaires préventives, et les entreprises augmentent leurs prix par anticipation. L’inflation devient alors une prophétie auto-réalisatrice. Historiquement, pour briser cette dynamique, des mesures politiques fortes ont été nécessaires, comme la désindexation des salaires sur les prix mise en place en France au début des années 1980, qui a mis fin à des années de forte inflation.

Le grand duel des idées : Keynes contre Friedman
Derrière ces mécanismes se cache un débat fondamental qui a opposé deux grandes écoles de pensée économique au XXe siècle.
D’un côté, l’école keynésienne, fondée par John Maynard Keynes. Pour Keynes et ses disciples, l’inflation est avant tout un phénomène lié à l’économie réelle et à la demande globale. Dans une économie en sous-emploi, avec des usines qui tournent au ralenti et des chômeurs, une augmentation de la demande va surtout créer de l’activité et des emplois. L’inflation ne commence à apparaître que lorsque l’économie se rapproche du plein emploi, à cause de goulots d’étranglement et de tensions sur les salaires. Keynes appelait cela la « semi-inflation ». L’inflation « véritable » ou « absolue » n’intervient qu’une fois le plein emploi atteint : à ce stade, l’économie ne peut plus produire davantage, et toute augmentation de la demande se traduit uniquement par une hausse des prix. Pour les keynésiens, il existe donc un arbitrage possible entre inflation et chômage, illustré par la courbe de Phillips.
L’opposé de Keynes
De l’autre côté, l’école Monétariste, avec à sa tête Milton Friedman. Pour lui, cette vision keynésienne est une hérésie. Sa phrase-choc, devenue célèbre, résume toute sa pensée : « L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire ». Le raisonnement monétariste repose sur l’équation quantitative de la monnaie : M * V = P * Y.
- M est la masse monétaire (la quantité d’argent en circulation).
- V est la vitesse de circulation de la monnaie (le nombre de fois qu’une unité de monnaie change de main sur une période).
- P est le niveau général des prix.
- Y est le volume de la production (le PIB réel).
Friedman postule que la vitesse de circulation (V) est relativement stable à long terme, car elle dépend d’habitudes institutionnelles. Il postule également que la production (Y) est contrainte à long terme par les facteurs réels de l’économie (technologie, main-d’œuvre) et ne dépend pas de la quantité de monnaie. Dans ces conditions, l’équation devient une relation directe : si V et Y sont stables, toute augmentation de la masse monétaire (M) doit inévitablement se traduire par une augmentation du niveau des prix (P). Pour les monétaristes, la cause profonde et unique de toute inflation durable est une création monétaire excessive par la banque centrale. Le reste n’est que du bruit de fond.
3. Bon ou mauvais? Les deux visages de l’inflation
Dans le débat public, l’inflation est presque toujours présentée comme l’ennemi public numéro un, un fléau à combattre à tout prix. Et pour de bonnes raisons, ses effets négatifs sont réels et douloureux. Mais, comme souvent en économie, la réalité est plus nuancée. Une inflation forte est un poison, c’est certain. Mais une absence totale d’inflation, et surtout une déflation, peut s’avérer être un mal encore plus grand.
Le côté obscur : quand votre argent fond comme neige au soleil
Les méfaits de l’inflation sont bien connus et touchent directement le portefeuille des ménages et la santé des entreprises.
Le pouvoir d’achat en berne
C’est l’effet le plus direct, le plus palpable et le plus injuste. L’inflation agit comme un impôt invisible, qui ne dit pas son nom et qui frappe tout le monde. Cependant, cet impôt est profondément inégalitaire. Il pénalise avant tout les détenteurs de revenus fixes ou qui augmentent moins vite que les prix : les retraités, les rentiers, les titulaires de prestations sociales. Il frappe aussi de plein fouet les ménages les plus modestes, qui n’ont pas ou peu de patrimoine pour se protéger et dont le budget est majoritairement absorbé par des dépenses de première nécessité (alimentation, énergie) qui connaissent souvent les plus fortes hausses. Le tableau suivant illustre de manière brutale cette érosion du pouvoir d’achat.
| Années | Pouvoir d’achat de 10 000 € avec une inflation annuelle de 2% | Pouvoir d’achat de 10 000 € avec une inflation annuelle de 5% | Pouvoir d’achat de 10 000 € avec une inflation annuelle de 8% |
| Année 0 | 10 000 € | 10 000 € | 10 000 € |
| Année 5 | 9 057 € | 7 835 € | 6 806 € |
| Année 10 | 8 203 € | 6 139 € | 4 632 € |
| Année 20 | 6 730 € | 3 769 € | 2 145 € |
Note : Calculs basés sur la formule du pouvoir d’achat futur. Les données illustrent l’érosion de la valeur réelle d’une somme d’argent.
L’épargne grignotée
L’inflation est l’ennemie jurée de l’épargne qui « dort ». Pour comprendre son impact, il faut faire la distinction entre le taux d’intérêt nominal (le pourcentage affiché que vous rapporte votre livret d’épargne) et le taux d’intérêt réel, qui est le taux nominal duquel on soustrait le taux d’inflation. Si votre Livret A est rémunéré à 3 % et que l’inflation est de 5 %, votre rendement réel est de -2 %. Concrètement, même si le montant sur votre compte a augmenté, votre capacité à acheter des biens et services a diminué.
Tous les placements ne sont pas égaux face à ce grignotage :
- Les liquidités (comptes courants, cash) : Ce sont les grandes perdantes. Leur rendement est nul, leur valeur réelle est donc directement amputée du taux d’inflation.
- Les obligations à taux fixe : Elles souffrent également, car les intérêts fixes qu’elles versent et le capital remboursé à l’échéance perdent de leur valeur réelle au fil du temps.
- Les actions : Leur comportement est plus complexe. En théorie, les entreprises peuvent se protéger de l’inflation en augmentant leurs prix de vente, ce qui soutient leurs bénéfices et donc le cours de leurs actions. Cependant, une inflation forte et incertaine crée un climat de défiance qui pèse sur les marchés financiers.
- Les actifs réels : L’immobilier, les matières premières ou l’or sont souvent considérés comme des « valeurs refuges » en période d’inflation, car leur valeur tend à augmenter avec le niveau général des prix.

Le côté inattendu : les « bons » côtés d’une inflation modérée
Aussi contre-intuitif que cela puisse paraître, une inflation faible et stable n’est pas seulement tolérée par les économistes ; elle est désirée. Elle joue plusieurs rôles bénéfiques pour l’économie.
La drogue des endettés
C’est le secret le mieux gardé de l’inflation. Elle est une excellente nouvelle pour tous ceux qui sont endettés à taux fixe. Le mécanisme est simple : vous avez emprunté une somme d’argent à une certaine valeur, mais vous la remboursez au fil du temps avec de l’argent qui vaut de moins en moins. Le montant de vos mensualités reste le même, mais il représente une part de plus en plus faible de vos revenus. La valeur réelle de votre dette diminue donc année après année. C’est vrai pour un ménage qui a contracté un crédit immobilier sur 25 ans, mais c’est une véritable aubaine pour les États, dont les dettes publiques abyssales sont ainsi discrètement allégées.
Le carburant de l’économie
Une inflation modérée (autour de 2 %) incite les agents économiques à ne pas laisser leur argent dormir. Sachant que leur cash perdra un peu de sa valeur chaque année, les ménages sont encouragés à consommer ou à placer leur épargne, et les entreprises à investir plutôt qu’à thésauriser leurs bénéfices. Cette circulation de l’argent stimule l’activité économique et soutient la croissance. C’est l’un des arguments les plus puissants contre la déflation, qui produit l’effet inverse : tout le monde attend avant de dépenser, paralysant l’économie.
L’huile dans les rouages du marché du travail
C’est un concept plus subtil mais fondamental. Dans nos économies, les salaires nominaux sont très « rigides à la baisse ». Il est socialement et contractuellement très difficile de baisser le salaire en euros d’un employé. Cette rigidité peut poser problème en cas de choc économique. Une inflation modérée agit comme un « lubrifiant ». Elle permet d’ajuster les salaires réels à la baisse sans toucher au salaire nominal. Par exemple, si l’inflation est de 2 % et que les salaires sont gelés, cela équivaut à une baisse du salaire réel de 2 %. Cette flexibilité invisible permet au marché du travail de s’adapter plus facilement aux chocs, ce qui peut contribuer à limiter les hausses de chômage.
4. Qui contrôle l’inflation (et comment)?
Si l’inflation, laissée à elle-même, peut s’emballer et devenir un poison, qui est chargé de la garder sous contrôle ? Cette responsabilité incombe principalement aux banques centrales, des institutions puissantes, souvent nimbées de mystère, mais dont les décisions affectent la vie de millions de personnes.

Les gardiens du temple : le rôle des banques centrales
Des institutions comme la Banque Centrale Européenne (BCE) pour la zone euro ou la Réserve Fédérale américaine (Fed) ont une mission principale, un mandat quasi-sacré : assurer la stabilité des prix. C’est leur objectif numéro un, inscrit dans les traités qui les ont fondées. Toutes leurs autres considérations, comme le soutien à la croissance économique ou à l’emploi, sont subordonnées à cet impératif.
Pour remplir cette mission, un principe est considéré comme non négociable : leur indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. La raison est historique. L’expérience a montré que lorsque les gouvernements peuvent commander à la banque centrale, la tentation est grande de financer les déficits budgétaires en faisant tourner la planche à billets. Cette monétisation de la dette est une recette quasi-certaine pour déclencher une inflation galopante, voire une hyperinflation. L’indépendance est donc la clé de voûte de la crédibilité de la banque centrale, et sa crédibilité est son arme la plus puissante pour ancrer les anticipations d’inflation.
L’arme fatale et ses canaux de transmission
L’outil principal, l’arme de prédilection des banques centrales, pour piloter l’inflation, est le taux d’intérêt directeur. Il s’agit du taux auquel elles prêtent de l’argent aux banques commerciales. En relevant ce taux, la banque centrale rend le refinancement des banques plus coûteux ; en l’abaissant, elle le rend moins cher. C’est le point de départ d’une réaction en chaîne qui se propage à toute l’économie.
Cette propagation, appelée le mécanisme de transmission de la politique monétaire, s’opère à travers plusieurs canaux :
Le canal du taux d’intérêt
C’est le plus direct. La variation du taux directeur se répercute sur l’ensemble des taux d’intérêt dans l’économie. Quand la BCE augmente son taux directeur, les banques commerciales augmentent à leur tour les taux des crédits qu’elles accordent aux ménages (crédits immobiliers, crédits à la consommation) et aux entreprises (crédits d’investissement). Emprunter devient plus cher, ce qui freine la demande et calme la surchauffe économique.
Le canal du crédit :
Au-delà du coût, les banques peuvent aussi durcir les conditions d’accès au crédit. Si leur propre refinancement est plus cher et plus difficile, elles deviendront plus sélectives dans l’octroi de prêts, réduisant ainsi le volume de crédit distribué dans l’économie.
Le canal du prix des actifs
Une hausse des taux d’intérêt rend les placements sans risque, comme les obligations d’État, plus attractifs. Les investisseurs peuvent alors être incités à vendre des actifs plus risqués (actions, immobilier) pour se tourner vers ces placements plus sûrs et désormais plus rémunérateurs. Cette réallocation peut faire baisser le prix des actions et de l’immobilier. Cette baisse de la valeur du patrimoine (un « effet richesse » négatif) peut inciter les ménages à moins consommer.
Le canal du taux de change
Une hausse des taux d’intérêt dans la zone euro rend les placements en euros plus rémunérateurs pour les investisseurs internationaux. La demande pour l’euro augmente, ce qui fait apprécier sa valeur par rapport aux autres devises. Un euro plus fort a un double effet : il rend les importations moins chères (ce qui aide à lutter contre l’inflation importée), mais il pénalise la compétitivité des entreprises exportatrices.
Le canal des anticipations
C’est peut-être le canal le plus important. En augmentant ses taux de manière résolue, une banque centrale envoie un signal fort : elle est déterminée à ramener l’inflation à sa cible, quel qu’en soit le coût à court terme pour l’activité. Ce signal de crédibilité aide à « ancrer » les anticipations des ménages et des entreprises. S’ils sont convaincus que l’inflation va baisser, ils modéreront leurs revendications salariales et leurs stratégies de prix, ce qui permet de casser la spirale prix-salaires.

L’objectif sacré des 2 %.
La plupart des grandes banques centrales du monde ont convergé vers une cible d’inflation d’environ 2 % à moyen terme. Cette cible peut paraître arbitraire. Pourquoi ne pas viser 0 %, la stabilité parfaite des prix ? Plusieurs raisons expliquent ce choix.
La première et la plus importante est de se garder une marge de sécurité contre la déflation. Une cible de 0 % signifie que le moindre choc négatif sur l’économie pourrait faire basculer les prix en territoire négatif. Or, comme nous le verrons, la déflation est un mal bien plus redoutable que l’inflation. Viser 2 % donne une marge de manœuvre, un coussin de sécurité pour éviter de tomber dans ce piège.
Deuxièmement, il existe un biais de mesure dans les indices de prix. L’IPC, malgré tous les efforts des statisticiens, a tendance à légèrement surévaluer l’inflation réelle. Il est par exemple très difficile de prendre en compte l’amélioration de la qualité des produits. Une inflation mesurée à 2 % pourrait donc correspondre à une stabilité quasi-parfaite des prix « à qualité constante ».
Enfin, comme évoqué précédemment, une petite dose d’inflation agit comme un lubrifiant économique, notamment sur le marché du travail, en permettant des ajustements de salaires réels sans baisser les salaires nominaux.
Le vrai monstre, la déflation
Si l’inflation est une maladie chronique que l’on cherche à maintenir sous contrôle, la déflation est une maladie aiguë potentiellement mortelle pour l’économie. Il s’agit d’une baisse généralisée et auto-entretenue du niveau des prix.
Le danger de la déflation réside dans la spirale vicieuse qu’elle enclenche :
- Report des dépenses : Pourquoi acheter aujourd’hui ce qui sera moins cher demain ? Face à la baisse des prix, les consommateurs et les entreprises reportent leurs décisions d’achat et d’investissement, en attendant des prix encore plus bas.
- Effondrement de la demande : Ce comportement d’attente provoque un effondrement de la demande globale.
- Baisse de la production et licenciements : Confrontées à des carnets de commandes vides, les entreprises voient leurs revenus et leurs marges s’effondrer. Elles sont contraintes de baisser encore plus leurs prix pour tenter de vendre, de geler les salaires, et surtout de licencier massivement.
- Augmentation du poids réel de la dette : C’est le coup de grâce. Dans un monde où les prix et les revenus baissent, le montant nominal des dettes, lui, reste fixe. Le fardeau réel du remboursement devient de plus en plus lourd. Un crédit de 100 000 euros devient écrasant lorsque votre salaire est divisé par deux. Cette situation conduit à une vague de faillites, tant chez les ménages que chez les entreprises, ce qui aggrave encore la crise.
C’est ce cercle vicieux infernal qui a caractérisé la Grande Dépression des années 1930 aux États-Unis et qui a plongé le Japon dans deux décennies de stagnation à partir des années 1990. C’est la peur de ce scénario catastrophe qui justifie, aux yeux des banquiers centraux, de tout faire pour éviter que l’inflation ne tombe à zéro.
5. L’inflation dans le rétroviseur et le pare-brise
L’inflation n’est pas qu’un concept théorique. C’est une force puissante qui a façonné l’histoire économique et politique du XXe siècle et qui continue de déterminer notre présent et notre avenir. Examiner quelques cas extrêmes et la situation récente permet de mieux saisir sa nature et ses enjeux.
Quand la machine s’emballe : leçons des Hyperinflations
L’hyperinflation est la forme la plus spectaculaire et la plus destructrice de l’inflation. C’est une situation où la hausse des prix devient totalement hors de contrôle, pouvant atteindre des niveaux extrêmes. La monnaie perd alors toute sa valeur et ses fonctions. Deux exemples historiques sont particulièrement marquants.
Cas d’école : la République de Weimar (1922-1923)
- Les causes : L’hyperinflation allemande ne sort pas de nulle part. Elle est le résultat d’un cocktail toxique : le financement de la Première Guerre mondiale par un endettement massif, l’imposition de réparations de guerre écrasantes par le Traité de Versailles, et la réponse du gouvernement allemand qui a consisté à faire tourner la planche à billets à une vitesse effrénée pour payer ses dettes et financer la résistance passive à l’occupation de la Ruhr.
- Les conséquences : La monnaie s’est effondrée. En novembre 1923, un dollar américain valait 4 200 milliards de marks. Les prix changeaient plusieurs fois par jour. Les gens se précipitaient pour dépenser leur salaire dès qu’ils le touchaient, avant qu’il ne vaille plus rien. L’épargne de toute une vie de la classe moyenne a été anéantie en quelques mois. L’économie est revenue au troc. Cette destruction de la monnaie a profondément déstabilisé la société allemande, créant un sentiment d’humiliation et de chaos qui a nourri les extrémismes politiques.

Le traumatisme de l’hyperinflation de Weimar a laissé une cicatrice profonde et durable dans la psyché collective allemande. Cette « peur panique de l’inflation » explique en grande partie la culture de la stabilité et la rigueur monétaire qui ont suivi. Cette orthodoxie monétaire a été une influence majeure lors de la création de la Banque Centrale Européenne, dont elle constitue l’ADN. La politique monétaire européenne d’aujourd’hui porte encore, d’une certaine manière, l’héritage de l’Allemagne des années 1920.
Le grand retour : l’anatomie de l’inflation post-Covid
Après près de trois décennies d’inflation basse et stable, le monstre s’est brutalement réveillé en 2021 et 2022, prenant de court la plupart des économistes et des banquiers centraux. Cette résurgence n’était pas due à une cause unique, mais à une « tempête parfaite » combinant plusieurs chocs simultanés :
- Des chocs d’offre (Cost-Push) : La pandémie de Covid-19 et les confinements successifs ont désorganisé les chaînes de production et de transport mondiales, créant des goulots d’étranglement et des pénuries de nombreux biens et composants. Le coût du fret maritime a explosé, se répercutant sur le prix de tous les produits importés.
- Des chocs de demande (Demand-Pull) : En parallèle, les ménages, frustrés par les restrictions et dont les revenus avaient été soutenus par des aides publiques massives (« quoi qu’il en coûte »), ont accumulé une épargne forcée considérable. À la sortie des confinements, cette demande s’est déversée sur le marché, se heurtant à une offre contrainte. Cette rencontre entre une demande dopée et une offre anémiée a mis les prix sous pression.
- Un choc énergétique majeur : L’invasion de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a agi comme un puissant accélérateur, provoquant une flambée des prix du gaz et du pétrole. Ce choc d’offre énergétique est venu s’ajouter aux déséquilibres préexistants, propageant l’inflation à l’ensemble de l’économie.
La complexité de cet épisode inflationniste, mélangeant des facteurs d’offre et de demande, explique pourquoi les banques centrales ont initialement cru à un phénomène « transitoire », avant de devoir admettre son caractère plus persistant et d’opérer un resserrement monétaire d’une rapidité et d’une ampleur inédites.
Conclusion : alors, l’inflation, amie ou ennemie?
Au terme de ce voyage au cœur de la mécanique inflationniste, que faut-il retenir ? L’inflation n’est ni une amie, ni une ennemie. C’est une force économique fondamentale, un peu comme la gravité en physique. On ne peut pas l’éliminer, on doit apprendre à vivre avec et à la gérer.
Alors, pourquoi existe-t-elle toujours ? Pour plusieurs raisons structurelles :
- Parce que les économies sont dynamiques : La croissance économique, l’innovation et les changements dans les modes de consommation génèrent naturellement des frictions et des tensions sur les prix. Une économie vivante n’est jamais parfaitement stable.
- Parce que le monde est incertain : Les chocs sont une constante de l’histoire. Les guerres, les pandémies, les catastrophes climatiques, les tensions géopolitiques sont autant de sources potentielles de chocs d’offre ou de demande qui alimentent l’inflation.
- Parce que c’est un outil de politique économique : Comme nous l’avons vu, une inflation modérée présente des avantages non négligeables. Elle allège le fardeau de la dette (notamment publique) et elle « lubrifie » les ajustements sur le marché du travail.
- Et surtout, parce que l’alternative – la déflation – est un cauchemar absolu que tous les décideurs politiques et monétaires chercheront toujours à éviter, quitte à tolérer un peu d’inflation.
Véritable enjeu de l’inflation
Le véritable enjeu n’est donc pas de rêver à un monde sans inflation, mais de la maintenir à un niveau faible, stable et prévisible. C’est tout le sens de la cible des 2 %. L’inflation est comme le cholestérol : il y a le bon (une inflation faible qui huile l’économie) et le mauvais (une inflation élevée qui détruit le pouvoir d’achat et sème le chaos). Le travail des « médecins » de l’économie, les banquiers centraux, n’est pas de l’éradiquer, mais de maintenir le « mauvais » cholestérol sous contrôle pour que le « bon » puisse faire son travail. Comprendre cette nuance, c’est détenir la clé pour naviguer dans un environnement économique qui sera toujours complexe et incertain. Ce n’est pas une question de savoir s’il faut acheter ou vendre à un instant T, mais de comprendre les règles du jeu pour prendre des décisions éclairées sur le long terme.
