D’où vient l’argent ? Pourquoi dit-on que les banques créent de l’argent à partir de rien ? D’où vient réellement la monnaie en circulation ? Et que devient cet argent lorsqu’un crédit est remboursé ?
La création monétaire désigne le processus par lequel les banques commerciales génèrent de la monnaie en accordant des crédits, via de simples écritures comptables, tandis que la monnaie est détruite lors du remboursement du capital emprunté.
Chez Café des investisseurs, on vous explique simplement les mécanismes économiques, pour que vous cessiez de les subir et compreniez enfin ce qui se passe.
Un mécanisme invisible, contre-intuitif et pourtant au cœur de toute l’économie moderne, entrons ensemble dans les coulisses de la création monétaire.
Origine de la création monétaire
Bonjour à tous, bienvenue sur cet article qui traite de la création monétaire (et sa destruction, même si c’est bien moins fun). Les marchés, dans leur immense sagesse, s’imaginent souvent que la monnaie est imprimée dans de sombres caves par des banquiers centraux en sueur.
L’image d’Épinal de la fameuse planche à billets a la vie dure, surtout lorsque les investisseurs, pris de paniques irrationnelles, réclament leur dose de liquidités. Pourtant, la réalité de l’ingénierie financière est bien plus cynique, infiniment plus abstraite et, avouons-le, d’un emmerdement maximum pour le profane qui tente d’y voir clair au milieu des turbulences.
Dans les faits, la quasi-totalité de la masse monétaire en circulation, environ 85 %, revêt une forme purement scripturale. Les billets et les pièces, émis respectivement par les banques centrales et les Trésors publics, ne sont que la partie congrue du spectacle, l’argent de poche d’un système économique mondialisé. La véritable création monétaire ne se trouve pas dans la rotation frénétique des imprimeries nationales, mais bien dans les abysses des bilans comptables des banques commerciales. C’est ici, loin des grands discours macroéconomiques lénifiants, que la magie opère. Une magie qui repose sur un principe si simple qu’il en devient terrifiant pour quiconque s’y penche avec un minimum d’attention.

Le tour de magie du Ex Nihilo
Il existe un dogme tenace, enseigné à grand renfort de simplifications, qui voudrait que les banques soient de placides intermédiaires, de bons pères de famille collectant sagement l’épargne des uns pour la prêter aux autres. Selon cette fable rassurante, ce seraient les dépôts qui feraient les crédits. Dans la réalité clinique du système bancaire contemporain, c’est l’exact inverse qui se produit : les crédits font les dépôts.
Lorsqu’un acteur économique, qu’il s’agisse d’un ménage souhaitant s’endetter sur trente ans ou d’une multinationale cherchant à racheter un concurrent pour faire grimper son cours de bourse, se présente au guichet, la banque ne descend pas vérifier l’état de ses coffres-forts. Elle ne transfère pas l’argent d’un épargnant vers le compte de l’emprunteur. Elle opère une simple écriture comptable. La banque accorde un crédit et crédite instantanément et du même montant le compte de dépôt de l’emprunteur. C’est ce que l’on nomme la création ex nihilo, une expression latine sophistiquée pour désigner le fait de faire apparaître des liquidités à partir du néant absolu.
Comment fonctionne ce mécanisme ?
Ce mécanisme repose intégralement sur l’invention immémoriale de la comptabilité en partie double. Du côté de l’actif, la banque inscrit la créance, c’est-à-dire la promesse formelle de remboursement de l’emprunteur, assortie de généreux intérêts.
Du côté du passif, elle inscrit le dépôt nouvellement créé, qui vient gonfler le compte courant du client. Ce dernier pourra alors utiliser ces fonds pour payer ses fournisseurs, lesquels déposeront cet argent dans d’autres banques, alimentant le grand circuit de la liquidité globale. Sans ce pouvoir de création monétaire privatisé, l’économie mondiale ressemblerait à un match de foot où il n’y aurait pas de ballon. Notons bien que seules les banques commerciales habilitées à gérer des dépôts détiennent ce monopole ; les établissements financiers spécialisés, comme ceux dédiés au crédit à la consommation exclusif, doivent quant à eux se financer préalablement avant de prêter.
Le grand casino interbancaire et les croupiers de la monnaie centrale
Si les banques commerciales s’amusent à créer de la monnaie scripturale, elles ne jouent pas pour autant seules au solitaire en attendant que la tendance s’inverse.Au-dessus d’elles plane l’ombre tutélaire de la banque centrale, véritable croupier de ce casino à ciel ouvert. La banque centrale ne crée pas la monnaie qui sert à acheter le pain ou à payer le plombier, mais elle génère ce que l’on appelle la « monnaie centrale » ou la « base monétaire ».
Cette monnaie de l’élite financière est strictement confinée au marché interbancaire. À chaque fois qu’un client effectue un virement vers une autre banque, les établissements doivent régler leurs dettes respectives via un mécanisme de compensation, organisé sous l’égide de la banque centrale.
Si une banque fait face à des retraits massifs ou octroie plus de crédits que ses concurrentes, son besoin de liquidité se transforme immédiatement en un besoin urgent de monnaie centrale. C’est ici que les institutions, qu’il s’agisse de la BCE ou de la Fed, entrent en piste pour distribuer les jetons. Par des opérations d’open market ou des dispositifs de refinancement dictés par les taux directeurs, la banque centrale injecte ou retire de la liquidité, régulant ainsi l’euphorie ambiante.
L’emballement des bilans des banques centrales lors des grandes crises contemporaines a été titanesque. L’amplification des programmes d’achats de titres par la Fed et les dispositifs de prêts garantis ont littéralement saturé le système de liquidités, expliquant à eux seuls la croissance délirante des dépôts bancaires lors des épisodes de stress systémique. Il ne s’agissait pas d’une vertu soudaine des épargnants, mais bien d’une inondation monétaire délibérée pour éviter que la machine ne s’enraye.

Bâle III et l’étau des réserves
Afin d’éviter que les banques commerciales ne transforment cette création ex nihilo en un défonçage systématique de l’économie, les régulateurs ont érigé des limites strictes. Les autorités interdisent d’octroyer des crédits sans fin sous peine de provoquer un choc thermique monumental.
La limite la plus redoutable pour les bilans bancaires réside dans le maquis réglementaire imposé par les accords internationaux, notamment Bâle III. Ce cadre légal est le véritable camisole de force des marchés. Il impose aux banques de détenir des fonds propres strictement proportionnels aux crédits accordés, agissant comme un filet de sécurité. De plus, les exigences de Bâle III ont introduit des métriques d’une complexité byzantine, telles que le ratio de financement stable net, qui exige qu’un établissement dispose de passifs stables pour financer ses actifs à long terme. Les actifs de haute qualité non grevés, facilement liquidables, bénéficient d’un traitement de faveur pour rassurer les régulateurs.
À cela s’ajoute l’incontournable obligation de constituer des réserves obligatoires auprès de la banque centrale, calculées proportionnellement aux dépôts collectés par les banques commerciales. La gestion de la rémunération de ces réserves par les autorités monétaires est d’ailleurs un levier de torture psychologique très efficace pour piloter la rentabilité bancaire, forçant les établissements à ajuster en permanence leur stratégie de création monétaire.
Et la destruction monétaire dans tout ça ?
Si la création monétaire fait régulièrement la une et stimule les ardeurs spéculatives, la destruction monétaire est un sujet bien moins glamour. Pourtant, elle est le corollaire indispensable et parfaitement symétrique du processus. Chaque fois qu’un agent économique se montre assez courageux pour rembourser le capital de son emprunt, la monnaie est littéralement détruite.
Lors du remboursement, la banque débite le compte de dépôt du client et solde la créance inscrite à son actif. Les montants disparaissent des bilans. La monnaie qui avait été créée ex nihilo retourne au néant. Il faut toutefois préciser que seul le capital remboursé correspond à de la destruction monétaire ; les intérêts, eux, sont ponctionnés sur la masse monétaire existante et viennent abonder le compte de résultat de la banque.
Ce cycle perpétuel d’expansion et de contraction s’apparente à une respiration macroéconomique. Tant que les nouveaux crédits accordés surpassent les crédits remboursés, la masse monétaire croît, perfusant l’économie et faisant se mousser les indices boursiers. Mais que la confiance vienne à manquer, que le croque-mitaine de l’inflation pointe le bout de son nez, et le flux des nouveaux crédits se tarit. Les remboursements prennent alors le pas sur les émissions, la masse monétaire se contracte, plongeant les marchés dans un état de léthargie.

Quand la machine s’enraye
C’est ici que l’histoire se corse et que le marché expérimente ce que l’on appelle pudiquement l’emmerdement maximum. Que se passe-t-il lorsque l’emprunteur, pris à la gorge, décide de faire défaut sur sa dette? Le conte de fées de l’effacement comptable symétrique se transforme instantanément en cauchemar financier.
Il faut garder à l’esprit que la monnaie créée par la banque et dépensée par l’emprunteur est déjà partie circuler dans l’économie réelle. La banque ne peut décemment pas pirater les comptes des fournisseurs pour détruire la monnaie correspondant au crédit non remboursé.
Face à cette créance toxique, la banque doit inscrire le montant en pertes et profits. Puisque l’établissement doit équilibrer son bilan, la destruction de l’actif (la créance irrécouvrable) compense impérativement une réduction équivalente au passif. Cette réduction vient frapper directement les fonds propres de la banque. Si les défauts de paiement se multiplient, comme lors d’une crise systémique majeure ou de fraudes comptables massives conduisant à l’insolvabilité, les fonds propres s’évaporent. La banque frôle alors la faillite, déclenchant l’effet de panique ultime et la ruée vers les guichets.
Et sur le plan juridique ?
Sur le plan juridique, le défaut de paiement se matérialise par la très redoutée cessation des paiements. Le droit définit cet état clinique de manière implacable : c’est l’instant de vérité où l’actif disponible (les liquidités immédiates) n’est plus suffisant pour faire face au passif exigible (les dettes échues).
Le dirigeant doit fournir au tribunal un état exhaustif de ses ruines : passif, actifs, liste des salariés. Si un miracle survient et que la trésorerie se reconstitue, le tribunal peut ordonner la clôture du redressement. Dans le cas contraire, c’est la liquidation : on vend les actifs à la découpe et les banques classent les dettes non honorées en pertes définitives, actant la destruction de valeur dans un fracas absolu.
Cette omniprésence de la dette trouve des échos profonds dans l’histoire humaine. Déjà sous le droit romain antique, la cité et l’individu étaient fondés sur une dette originelle, un dépôt de la vie envers le divin qu’il fallait acquitter en permanence, le débiteur failli pouvant même payer de sa personne en devenant esclave. Aujourd’hui, on a remplacé les fers par des liquidations judiciaires et le rachat d’actifs par des fonds spécialisés. Le vernis a changé, mais la mécanique sacrificielle de l’endettement reste la même.
Cycle de la création et destruction monétaire
Observer le cycle de création monétaire et de destruction monétaire, c’est contempler un balancier qui n’en finit jamais de heurter les mêmes murs avec la même fulgurance. Les banques accordent des crédits par pure magie comptable, la liquidité inonde les marchés, l’euphorie s’installe et les valorisations boursières pulvérisent tout sur leur passage sans ne plus surprendre personne. Puis, inexorablement, la machine s’enraye.
La réglementation Bâle III rappelle à l’ordre les plus audacieux, les banques centrales ferment le robinet du refinancement, les défauts de paiement s’accumulent et un grand mouvement de panique détruit la monnaie. Les marchés hurlent alors à la mort, persuadés que demain, plus rien ne sera jamais pareil.
Et pourtant, la bête finit toujours par se relever, prête à ingurgiter de nouvelles lignes de crédit dès que la purge est achevée. L’amnésie collective fait son œuvre show must go on. Tout va bien. Jusqu’à preuve du contraire.
Il ne reste plus qu’à se servir un café bien noir pour tenir éveillé devant l’absurdité fascinante de ce spectacle cyclique.
Bonne journée, bonne soirée, et à la prochaine !
